Attendre avec les ombres du passé

By 12 décembre 2018Fatchaplus, Numéro 13

Nous avons rencontré Michel Peraldi, anthropologue, directeur de recherches à l’Iris (CNRS / EHESS). Il donne une vision radicale de l’évolution de Marseille à travers les transformations de la Porte d’Aix.

Quelle est l’identité de la Porte d’Aix, quel imaginaire véhicule t-elle ?

L’image que j’ai de la Porte d’Aix, c’est un lieu qui est un peu sorti du commerce lié à Belsunce et qui est devenu à une époque une sorte de backstage du Port, de repli, de recomposition de tous les commerces – au sens large du terme – liés au Port.

La rue de la Joliette a été un haut lieu du commerce de voitures d’occasion dans les années 80.
L’Avenue Camille Pelletan a été aussi un lieu de recomposition de Belsunce.
Le Boulevard des Dames était le Boulevard des Corses, et la rue des Dominicaines était la rue des Algériens.
Il y avait le Grand Domaine qui était le lieu des chausseurs arméniens et qui fut ensuite investi par des artistes.

C’est une vision qui tient encore aujourd’hui ?

Peut-être que j’ai une vision trop pessimiste et trop radicale, mais je pense que les coups de bélier que tout ce quartier a subi depuis les années 70, font que c’est un quartier qui n’existe plus. Une ville ne meurt jamais, donc il a certainement d’autres activités, mais ce qui faisait son identité est mort.

Le commerce sur Belsunce a été dispersé aux quatre coins de Marseille façon puzzle, et toute l’activité commerciale liée au Port s’est complètement rabougrie. Les dizaines de bars de dockers, de marins, qui étaient dans ce quartier étaient des lieux de sociabilité et de commerce. Le marché du Soleil est toujours là mais il est tout petit.

Peut-être que ça continue un peu, mais quand on a une vision des années 75/80, on se dit que ce sont des témoignages archéologiques, des fantômes du passé qui font un peu illusion. Cette vision là n’est plus une réalité tangible.

Comment voyez vous les nouveaux aménagements et usages qui se dessinent ?

Aujourd’hui on ne sait plus remettre de l’activité économique, du commerce, de l’artisanat, ou de l’industrie dans les villes. Prenez Bologne, Manchester, Baltimore, Liverpool, Paris… Les deux seules choses qu’on a été capables de mettre dans les grandes villes dont on a rénové le centre ces 15 dernières années, ce sont des étudiants et des touristes.


On utilise les étudiants comme des expérimentateurs des nouveaux urbanismes. Mais une fois qu’ils ont bu un café et mangé un sandwich, en quoi vont-ils nourrir la ville ?



Et on va faire pareil à la Porte d’Aix. C’est devenu un universel, mais qui à mon avis est en creux. Je ne rejette la faute sur personne en particulier mais c’est une relation à la ville qui est très problématique. On ne sait plus utiliser les villes comme instruments économiques.

Le monde de l’aménagement a profondément changé. Avant c’était les ingénieurs des ponts qui travaillaient avec quelques interlocuteurs – architectes, sociologues et urbanistes. Aujourd’hui, il n’y a plus personne de ce monde là, mais des communiquants et des commerciaux. Il n’y a pas une étude sociologique qui a été faite par Euroméditerranée depuis que ça existe. Je ne dis pas ça de façon critique mais c’est quand même un changement culturel énorme.

On utilise les étudiants comme des expérimentateurs des nouveaux urbanismes. Mais une fois qu’ils ont bu un café et mangé un sandwich, en quoi vont-ils nourrir la ville ?

Et le tourisme tel qu’il est pensé aujourd’hui est extrêmement calibré. on vend des savons de Marseille et de la lavande. Ce n’est pas un tourisme qui va permettre de nourrir des populations entières ou d’ouvrir des dizaines de commerces. Marseille ne sera jamais Venise ou Marrakech.

Il y aura un parc, des activités culturelles, ce sera agréable… Mais ça pose problème d’un point de vue socio-économique. On est quand même dans une ville où il y a à peu près 100000 personnes qui crèvent la faim. Si on était socialement cohérent, une des priorités ce serait de créer des activités qui vont permettre d’intégrer et de redonner un peu d’énergie à ces gens.

Il n’y a plus de centre nourricier dans les villes. On ne pourra pas réinventer quelque chose d’aussi puissant économiquement et socialement que ce qu’il y avait ici dans les années 70.


Quand on tue ces quartiers, on tue aussi l’économie qui va avec, et on fragilise encore plus les mondes de la pauvreté et de la précarité.



Je ne suis pas nostalgique mais on est tout de même obligé de considérer tous les rendez-vous manqués qui auraient permis de préserver les activités de ce quartier. Ce n’était pas inéluctable. On aurait très bien pu imaginer des négociations et des compromis qui permettent de continuer à le faire exister comme il existait : comme un quartier portuaire et commercial, de mixité et de recomposition.

Au tout début d’Euroméditerranée, j’avais été sollicité sur la partie Camille Pelletan. Avec beaucoup de bonne volonté ils disaient “on pourrait essayer de voir ce qu’on peut faire des commerces qui existent”. Je les ai pris au sérieux et j’ai proposé d’organiser des concertations avec les commerçants. Avec mon équipe on avait commencé à discuter avec les commerçants. C’étaient des fils de Belsunce qui avaient ouvert des boutiques de mode un peu chic, des pâtisseries, et qui étaient prêts à discuter avec Euroméditerranée, à s’organiser en association, à se mettre d’accord pour devenir un interlocuteur institutionnel et faire partie du changement du quartier.

Quand on a proposé ce protocole de discussion, on a eu une fin de non recevoir de la part d’Euroméditerranée qui trouvait qu’on avait une vision passéiste du quartier.

Donc pas de discussions, pas de négociations, et on a fait comme si ce quartier devait être détruit. On a jamais imaginé qu’on puisse faire une sorte d’urbanisme pacifique qui va traiter avec les gens qui sont sur le quartier.

Aujourd’hui j’imagine qu’il y a des urbanistes qui veulent essayer de maintenir les activités existantes, mais ce sont ces ombres du passé qu’on maintient, pas les gens qui étaient porteurs d’une énergie. On est à peu près sûr que ce quartier sera entièrement renouvelé dans son existence, et il s’y passera peut-être des choses très sympas, d’ailleurs.


Ce qui n’a jamais été envisagé c’est qu’on puisse faire la ville avec ceux qui y sont aujourd’hui. Le parti pris de la transformation radicale et systématique est extrêmement violent. C’est une violence objective qui est faite à la ville.



Je suis surtout amer sur le plan économique et social. une grande partie de toute l’économie informelle dont Marseille était le centre était basée là, à Belsunce, Noailles, et Pelletan. Il faut imaginer que dans les années 75/80 la quasi totalité des bagnoles d’occasion qui partaient d’Europe sur le Maghreb et sur l’Afrique transitaient par là, par un couloir qui partait des abattoirs et qui descendait jusqu’à la Joliette. Cette économie informelle là elle nourrissait les mondes de la pauvreté à Marseille. Quand on tue ces quartiers, on tue aussi l’économie qui va avec, et on fragilise encore plus les mondes de la pauvreté et de la précarité. C’est quelque chose dont on ne mesure pas encore l’ampleur.

Par exemple si le shit est devenu un commerce monopolistique dans les quartiers, c’est en partie parce qu’il n’y a plus d’autres économies informelles : À l’époque à la Castellane, il y avait des gens qui fabriquaient des robes qui partaient en Algérie, il y avait des hôtels informels… ce type d’économie innervait les quartiers.

Comme ailleurs à Marseille, il y a une crainte de gentrification de la part de certains habitants.

Les processus de gentrification sont très différents selon les villes et on met un peu tout derrière ce mot. Ce qu’il s’est passé ici, c’est que ces quartiers ont été vidés de leurs fonctions, pas forcément volontairement. L’imposition des visas vers l’Algérie a été probablement un déclencheur essentiel. Ceux qui restent sont dans une situation paradoxale : ils ont perdu leur accrochage économique, leur monde social s’est dissout, mais ça ne veut pas dire qu’on a vidé ces quartiers pour y mettre d’autres populations. On ne sait pas qui va venir après.

Ce qui n’a jamais été envisagé c’est qu’on puisse faire la ville avec ceux qui y sont aujourd’hui. Le parti pris de la transformation radicale et systématique est extrêmement violent. C’est une violence objective qui est faite à la ville.

A part Istanbul et peut-être Anvers, je ne connais pas de ville où l’on ait pensé un urbanisme qui se négocie dans ce sens. On n’imagine pas que la ville puisse se perpétuer de ses activités.

En 1984, lors de la destruction des quartiers de la Porte d’Aix, Tahar Ben Jelloun termine un des poèmes avec ces mots :

Marseille n’est plus un port
ni une foire foraine
Ce n’est plus une place pour les soirs d’été
C’est une ombre épaisse et sans faste
où l’étranger exile l’étranger. *

Je suis entièrement d’accord avec ses mots. Il dit de façon poétique ce que je pense, quand je parle des fantômes du passé. Marseille est une ville globale qui s’est provincialisée. Ce n’est plus la ville méditerranéenne exotique qu’elle fut.

Les chiffres de la mobilité au départ de Marseille sont parlants : 90 % des gens vont sur Paris. Le trafic maritime passager aujourd’hui, en dehors des croisiéristes, c’est environ 4% du trafic portuaire. Marseille n’est plus tournée sur la Méditerranée, ça se passe à Tanger et Port-Saïd maintenant. Même les flux migratoires passent très peu par Marseille. Quatre siècles de l’histoire marseillaise ont basculé de façon définitive. La ville globale, de commerce et de migration n’existe plus que dans l’imaginaire.

 

* Ce poème est tiré du livre « Marseille, comme un matin d’insomnie » éditions le temps parallèle