On l’appelle Saïd Joliette

By 10 octobre 2015Fatchalire, Numéro 1

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Sans véhicule on ne pouvait pas transporter grand chose.Ce qui était recherché, c’est les fameuses “bâchées”, ça débordait de tout les côtés. 

L’arrivée en France

Je suis arrivé en France en 63, j’avais 11 ans. Avant, il y a mon père qui est arrivé en 1922, à 20 ans. Il est devenu commerçant et en 1944 il a pris un hôtel restaurant au Boulevard des Italiens à coté des usines de sucre à St Louis. À la fin des années 50, il a acheté un petit hôtel qui est détruit aujourd’hui, aux Carmes, là où il y a le Conseil Régional maintenant. Il a toujours été commerçant et c’est comme ça que certaines valeurs et pratiques m’ont été transmises.

Donc en 63 j’ai atterri au Carmes et je suis allé à l’école à la Cabucelle. C’était la première fois de ma vie puisqu’il n’y avait pas d’école pendant “les événements” d’Algérie.

On dit “les événements” mais c’était la guerre.

Entre 11 et 14 ans j’ai étudié pour décrocher mon certificat d’étude. Après il a fallu apprendre un métier et je suis allé au collège Frédéric Mistral. C’était un centre concernant l’automobile, la mécanique, la peinture, la tôlerie… J’ai passé mon CAP de mécanicien et j’ai travaillé dans plusieurs garages de 68 à 71 mais j’ai toujours eu l’intention de me mettre à mon compte.

Du coup en 1974 je me suis senti prêt et j’ai réussi à louer le local qui est au 68 rue de la Joliette – il est à moi maintenant – et j’ai commencé à faire de la réparation automobile. En 79 j’ai pu acquérir un local plus grand où on a pu entamer la carrosserie. Et puis à partir de 83 j’ai commencé la vente et l’export vers le Maghreb.

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La rue de la Joliette et les garages

Quand je suis arrivé en 1974 il n’y avait pas un seul garage. Ensuite, dans les années 80-85 on était environ une douzaine de garagistes à faire de l’import-export. C’est grâce à la proximité du port et de la gare mais aussi parce qu’il y avait des grands locaux vides, d’anciennes manufactures, des bars et des cabarets qui avaient fermé avec la chute de l’activité du port à la Joliette.

Mais en 2005, la loi de finance Algérienne a interdit l’importation de véhicules d’occasion de moins de 3 ans. À l’époque, il y avait environ 100 000 véhicules d’occasion par an qui arrivaient en Algérie et cela faisait vivre des centaines de milliers de personnes des deux cotés de la Méditerranée. Le commerce des véhicules touchait les hôteliers et les restaurateurs qui accueillaient les acheteurs mais aussi les transporteurs, les avions et les bateaux. Les bazars aussi parce qu’ils achetaient de tout : des vêtements, des pièces détachées, de l’électro-ménager ou de la hifi qu’ils chargeaient sur les véhicules.

Parce qu’il manquait de tout en Algérie.

Et tout ces magasins à Belsunce ou à Camille Pelletan vendaient à 80 % pour l’exportation. C’est pour ça qu’il y a eu une crise générale dans ces quartiers. Ceux qui avaient la chance d’avoir des visas faisaient le va et vient sans cesse, parfois une fois par semaine, quatre voyages par mois parce qu’ils avaient de la demande. Il venaient chez nous acheter un véhicule et même si là bas ils ne gagnaient pas beaucoup dessus, c’est ce qu’ils mettaient dedans, parce que sans véhicule on ne pouvait pas transporter grand chose. Ce qui était recherché, c’est les fameuses “bâchées”, ça débordait de tout les côtés.

À partir de 2005, les ferrys, les hôtels et les transporteurs de la région Parisienne qui descendaient les voitures d’occasion ont vu leur chiffre d’affaire baisser. Les problèmes économiques ont touché les deux pays et c’est dommage. Ici on était douze garages à travailler sur l’export. Aujourd’hui on est plus que trois.

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La rue de la Joliette demain

C’est sûr que ça bouge. En bas de la rue, le garage de Vincent est devenu un restaurant. Juste au dessus trois garages ont été démolis pour construire une maison de retraite avec 80 personnes et un parking en dessous. Il y a aussi l’ilot entre la rue des Fiacres jusqu’au métro qui va tomber, donc la rue va changer. Mais est ce  que ça va apporter quelque chose  au quartier ? On ne sait pas trop.

Quand on regarde la maquette Euromed de la Porte d’Aix, on voit que cet îlot Pelletan va disparaître pour faire place à de nouveaux bâtiments. C’est joli en soi, c’est beau mais est-ce que les mêmes habitants vont pouvoir rester ? Moi ce que je constate c’est qu’ils partent de plus en plus vivre vers le troisième arrondissement.

Aujourd’hui entre les travaux qui n’en finissent pas et les nouveaux centres commerciaux qui ouvrent, les commerçants se plaignent de ne plus travailler suffisamment. Alors que ce coeur de ville était très vivant, entre le Panier et la Joliette. Qu’est-ce qu’il arrive quand vous ne travaillez plus assez ? Vous essayez d’aller ailleurs, de vendre ou de fermer. On espère que le changement de look et d’urbanisme va apporter du dynamisme, mais on est sûr de rien. Est ce que ce quartier déshérité va rebondir par rapport à cette mutation qui est apportée ? Et pour quels habitants et quels commerçants ? Regardez l’évolution des loyers. Je vous donne juste un exemple : la miroiterie qui est dans le quartier depuis des années, ils payent un loyer de 1500€ pour 120 m2. Aujourd’hui on leur demande 4500€ pour renouveler le bail. On préfère faire partir ces gens pour faire de la surenchère immobilière.