Quand on pousse la porte d’un lycée professionnel, on arrive avec tout un tas d’idées dans la tête. Des idées toutes faites. Des phrases qu’on a entendues mille fois : voie de garage, plan B, échec scolaire.
Nous, on a pris le temps d’écouter. Nous avons rencontré Solène Chaval, enseignante en biotechnologie au lycée professionnel Camille Jullian, ainsi que ses élèves, et d’autres élèves du lycée Charlotte Grawitz, à Marseille. Ce qu’ils racontent échappe aux étiquettes. Juste la réalité, telle qu’elle se vit.
Solène Chaval ne tourne pas autour des mots. Les élèves qui arrivent en lycée professionnel arrivent souvent fatigués de l’école. Faible niveau scolaire, grandes difficultés avec le français, orientation subie. Beaucoup ont passé des années invisibles, assis au fond de la classe. « Ils arrivent cassés par le système », dit-elle. Le constat est dur, mais il est posé comme un point de départ, pas comme une condamnation. Certains sont en situation de handicap, d’autres sont primo-arrivants, d’autres encore ont toujours été là, sans jamais trouver leur place.
Avant d’apprendre un métier, apprendre à être là
Au lycée professionnel, le premier apprentissage n’est pas celui qu’on croit. Avant les cours, avant les gestes techniques, il y a autre chose à reconstruire : le rapport au temps, au corps, à l’autre. Apprendre à arriver à l’heure, à dire bonjour, à s’asseoir, à sortir un stylo. Des gestes simples en apparence, mais qui supposent déjà de se sentir à sa place, légitime, attendu. « Tant que le savoir-être n’est pas là, on ne peut pas travailler les savoirs », résume Solène Chaval. Or le calendrier ne laisse que peu de marge. Les élèves partent en stage dès le mois de janvier. Quatre mois à peine pour apprendre à se présenter face à un adulte, à un patron, à un tuteur. Quatre mois pour comprendre des codes sociaux et professionnels qui n’ont jamais été transmis clairement, ni à l’école, ni ailleurs. Ce temps contraint dit beaucoup de la pression qui pèse sur le lycée professionnel : faire tenir, en quelques mois, ce que d’autres parcours mettent des années à construire.
« On m’a dit que le lycée pro, c’était pour les nuls »
Du côté des élèves, les mots sont plus directs, parfois plus durs. Ils racontent la fin de troisième comme un moment de bascule : celui où l’orientation se transforme en verdict. La peur d’être jugé. La honte, parfois. L’impression d’être relégué dans une voie que la société regarde de haut.
« On m’a dit que le lycée pro, c’était pour les moins intelligents. »
« Pour moi, le général, c’était la norme. Le pro, c’était pour les nuls. »
Ces phrases, ils ne les inventent pas. Elles circulent dans les collèges, dans les familles, dans les discussions entre élèves, dans les paroles d’adultes. Le lycée professionnel devient un mot chargé, associé à l’échec, à l’idée d’avoir “raté” quelque chose.
Certains arrivent là parce qu’ils n’ont pas le choix, orientés par défaut. D’autres parce qu’un professeur a cru en eux, leur a dit que cette voie pouvait leur convenir. D’autres encore parce qu’ils ont décidé de ne pas croire aux clichés.
« J’ai préféré essayer. »
Essayer, malgré la peur du regard des autres. Malgré l’idée qu’ils avaient d’eux-mêmes. Malgré les étiquettes.
Découvrir qu’on peut apprendre autrement
Ce que beaucoup découvrent en arrivant, c’est une autre manière d’apprendre.
Moins de théorie abstraite. Plus de concret. Plus de gestes. Plus de situations réelles. Ici, on ne reste pas assis toute la journée. On teste. On se trompe. On recommence. On part en stage. On se confronte au monde du travail.
On apprend par l’expérience.
La tenue professionnelle, par exemple, devient un symbole fort. Au début, elle gêne. Elle expose. Elle oblige à changer ses habitudes.
« Au début, la tenue, c’est dur. Mais après, on comprend que ce n’est pas une honte. C’est juste professionnel. »
Petit à petit, ce qui semblait contraignant devient une forme de reconnaissance : on n’est plus seulement un élève, on commence à se voir comme un futur professionnel.
Pour certains, c’est la première fois que l’école fait sens. La première fois qu’ils ont l’impression d’apprendre quelque chose d’utile.
La première fois qu’ils se sentent légitimes.
« Je me sens plus à ma place ici qu’en général. »
Le lycée professionnel devient alors un espace de réconciliation avec l’école.
Un endroit où l’on cesse d’être “celui qui n’y arrive pas” pour devenir quelqu’un qui apprend autrement — et qui peut réussir, à sa manière.
Tenir ensemble
Les débuts sont souvent difficiles. Des élèves venus d’horizons très différents, qui ne se connaissent pas, qui arrivent avec leurs fragilités, leurs parcours cabossés, leurs méfiances aussi. Au départ, chacun avance un peu pour soi, sur la réserve. Puis quelque chose se met en place. Lentement. « Au début, c’est compliqué. Et après, on se soutient. Parce qu’on est là pour la même chose : avancer. » La classe cesse d’être un simple regroupement d’élèves. Elle devient un groupe, un collectif qui tient, parce que tous partagent une même expérience : celle d’avoir été orientés là, souvent par défaut, et de devoir faire avec.
Ce qui revient le plus souvent dans la parole des élèves, c’est le rapport aux adultes. Un rapport différent de celui qu’ils ont connu auparavant. « Ici, quand je fais des efforts, on me félicite. » « Les profs sont patients. Ils expliquent. Ils restent. » « On sent qu’ils s’intéressent vraiment à nous. » Cette présence-là n’est pas anodine. Elle repose sur des conditions concrètes : des petits groupes, beaucoup d’heures en atelier, un lien constant avec les familles. Solène Chaval le confirme. Ici, le rapport est plus proche, plus horizontal. Les enseignants voient les élèves autrement que par leurs notes. Ils connaissent leurs difficultés scolaires, mais aussi leurs réalités sociales, familiales, parfois administratives. Ce lien, fragile mais constant, joue un rôle central.
Réussir, ce n’est pas juste avoir un diplôme
Pour Solène Chaval, la réussite commence par l’obtention du CAP. Parfois en deux ans, parfois en trois, notamment pour les élèves en situation de handicap, quand le temps scolaire standard ne suffit pas. Mais réduire la réussite à un diplôme serait une illusion. La réussite se joue aussi dans la durée, après la sortie du lycée. « Quand je les croise plus tard dans la rue ou dans le bus et qu’ils me racontent leur parcours, ça m’émeut », dit-elle.
Mais cette réussite reste fragile. Parce que tous ne s’en sortent pas partout. Certains réussissent à l’école mais restent en grande difficulté dans la vie, pris dans des réalités sociales, économiques et administratives qui dépassent largement l’institution scolaire. Une fois sortis du lycée professionnel, ils se retrouvent souvent seuls, sans accompagnement, sans filet, dans un monde du travail qui demande de l’autonomie sans en donner toujours les moyens. Le lycée professionnel ne peut pas tout réparer. Mais il porte une responsabilité politique majeure : offrir du temps, de la reconnaissance et des droits à celles et ceux que le système a longtemps relégués. Il n’efface pas les inégalités. Il peut, au mieux, ouvrir une brèche — à condition que la société accepte de regarder ce qu’elle fait de ces jeunes une fois la porte du lycée refermée.
Un système qui fragilise
Solène Chaval parle aussi de ce qui fragilise le système, et là encore, les mots sont précis. Les réformes qui s’enchaînent, tous les deux ou trois ans, sans temps d’évaluation réel. Les heures supprimées. Moins de français, moins de mathématiques, moins d’espaces pour penser, comprendre, argumenter. « On forme de plus en plus des exécutants », résume-t-elle. La logique semble claire : répondre rapidement aux besoins du marché du travail, au risque de réduire la formation à une suite de gestes à maîtriser. Certaines formations apparaissent ainsi calibrées pour combler des pénuries de main-d’œuvre, sans toujours tenir compte de l’âge des élèves ni de leur réalité psychologique et sociale. Travailler à quinze ans auprès de personnes âgées, parfois en fin de vie, ou assumer des responsabilités lourdes sans accompagnement suffisant, pose question. Derrière ces choix, c’est une vision de l’éducation qui se dessine : former vite, former utile, mais sans toujours se demander à quel prix humain, ni ce que l’on enlève à ces jeunes en leur retirant du temps pour apprendre, réfléchir et se construire.
« Ce n’est pas un échec »
Les élèves, eux, ont une parole qui va à l’essentiel. À ceux qui hésitent encore, ils répondent sans détour : « Aller en lycée pro, ce n’est pas un échec. » « Ça ouvre plus de portes qu’on ne le pense. » « Tu peux essayer. » Derrière ces phrases simples, il y a des trajectoires concrètes, des projets qui se dessinent, parfois hésitants, parfois ambitieux : apprendre un métier, passer un bac professionnel, viser un BTS, continuer encore si c’est possible. Pas un rêve abstrait, mais un avenir qu’on construit pas à pas, à partir de ce qu’on sait faire.
Le lycée professionnel n’est ni une solution miracle ni une voie de garage. Il ne promet pas la réussite à tous, il ne corrige pas à lui seul les inégalités sociales, scolaires ou économiques. Mais il offre autre chose, de plus discret et de plus essentiel : un cadre, du temps, une reconnaissance. Un espace où l’on réapprend à se tenir, à respecter des règles, à se respecter soi-même. Un lieu où certains découvrent, parfois pour la première fois, qu’ils sont capables d’apprendre, de progresser, de réussir.
Quand on demande aux élèves de résumer le lycée professionnel en quelques mots, ils répondent sans hésiter : sérieux, travail, avenir. Des mots simples. Des mots ancrés dans ce qu’ils vivent au quotidien. Des mots qui disent moins une promesse institutionnelle qu’une expérience concrète : celle d’un endroit où, malgré les fragilités du système, quelque chose tient encore.











