Marseille, la jeunesse prend la parole !

Marseille et les jeunes : aimer la ville, malgré tout

On est Swane et Lisa, élèves de 4e au collège Chape. Au collège, on connaît bien les jeunes. Mais à Marseille, qu’en est-il quand on grandit ?

On est allées poser la question à des jeunes de 19 ans. Et aussi à Émilie et Saïda, en service civique à l’AFEV, qui accompagnent des jeunes au quotidien.
Très vite, on a compris une chose : les jeunes aiment vraiment Marseille. Mais ils voient aussi très bien ce qui ne va pas.

Une ville qu’on aime… presque sans condition

Quand on leur demande ce qu’ils ressentent en pensant à Marseille, les réponses sont immédiates : « le bonheur », « des frissons », « la mer, le soleil, la vibe ». Pour Ella, c’est presque sensoriel — la lumière, le bruit des vagues, l’odeur du vent. Pour Joséphine, c’est encore plus intime : Marseille, c’est sa famille, ses souvenirs, toute sa vie. Tous parlent d’une ville vivante, bruyante, mélangée, où on ne s’ennuie pas. Il y a une forme de fierté à y grandir, le sentiment d’appartenir à quelque chose. Mais cette fierté n’est pas naïve.

Grandir à Marseille, c’est aussi composer avec les galères

 

Très vite, les problèmes arrivent dans la discussion, et ils sont concrets. Les transports, d’abord, reviennent sans cesse. Métros qui ferment tôt, lignes insuffisantes, quartiers mal desservis : pour eux, se déplacer à Marseille reste compliqué au quotidien. « Le métro, il s’arrête trop tôt », explique Raphaël. « Le soir, si tu fais pas attention, tu peux pas rentrer. » Il enchaîne, presque fataliste : « matin, midi, soir… il y a des problèmes ». Autour de lui, les autres confirment. « Des fois les bus ils passent pas, ils sont annulés sans prévenir. Tu peux attendre longtemps… et au final rien. »

Pour Joséphine, ce n’est pas abstrait. Depuis qu’elle étudie à Malpassé, ses trajets sont devenus une contrainte quotidienne. Les correspondances s’enchaînent, les attentes aussi, avec toujours la même incertitude : est-ce que ça va passer, ou pas. Elle dit que c’est là qu’elle a vraiment pris conscience des difficultés de transport à Marseille, en particulier dans les quartiers nord, plus isolés, moins bien desservis. Aller en cours, rentrer chez soi, voir ses amis — tout demande du temps, de l’organisation, parfois de la débrouille.

Ce n’est pas juste une gêne : ça conditionne toute leur vie. Étudier, travailler, sortir le soir, accepter un job ou une formation — tout dépend de trajets qui ne sont jamais totalement fiables.

À ces difficultés s’ajoute un autre manque, plus discret mais tout aussi important : celui des lieux pour les jeunes. « On n’a pas vraiment d’endroits pour se poser, travailler, rester un peu », explique Ella. Des bibliothèques ouvertes plus tard, des lieux accueillants, pensés pour eux, pas seulement tolérés. Derrière ces mots, un besoin simple : avoir des espaces où exister comme jeunes adultes dans la ville.

Mais au fil de la discussion, d’autres sujets apparaissent, plus lourds, moins faciles à dire — et pourtant bien présents.

Le harcèlement de rue, d’abord. Ella en parle à partir de son quotidien : les remarques, les regards, le fait de devoir s’adapter, parfois changer de trajet ou d’horaire. Une contrainte diffuse, mais constante.

La question du logement, ensuite, revient comme un obstacle majeur. Trouver un appartement quand on est jeune, sans revenus stables, relève souvent du parcours compliqué. À l’AFEV, Émilie et Saïda le confirment : beaucoup de jeunes qu’elles accompagnent sont confrontés à des situations précaires, des logements inadaptés ou des difficultés à accéder à un logement autonome. Certaines situations freinent directement les études ou les projets professionnels. Le logement n’est pas juste une question de confort — c’est une condition pour pouvoir se projeter.

Et puis il y a la transformation de la ville elle-même. « Le Panier, maintenant, il n’y a plus que des Airbnb loués hyper cher », dit Joséphine. Derrière cette phrase, il y a plus qu’un constat : celui d’un centre-ville qui change, qui attire, mais où il devient de plus en plus difficile de rester quand on y vit depuis longtemps.

S’exprimer, oui. Être entendu, c’est autre chose.

Quand on leur demande si les jeunes ont une place dans la ville, les réponses ne sont pas tranchées — mais elles se rejoignent. Tous parlent d’une parole possible, mais fragile.

« On peut parler… mais est-ce que ça change vraiment quelque chose ? »
La question reste en suspens.

Certains évoquent les réseaux sociaux, les pétitions, les manifestations. Des moyens de s’exprimer, de réagir, parfois de se mobiliser. Mais entre dire et être entendu, il y a un écart. « On donne notre avis, mais après… on ne sait pas ce que ça devient », explique l’un d’eux. D’autres parlent d’un sentiment plus diffus : celui de ne pas être vraiment pris au sérieux, ou de ne pas être au bon endroit pour que leur parole compte.

À l’AFEV, Émilie et Saïda observent la même chose. Les jeunes qu’elles accompagnent ont des choses à dire, souvent très concrètes, très ancrées dans leur quotidien. Ils parlent de leur quartier, de leurs galères, de leurs envies. Mais cette parole reste souvent dispersée, sans relais.

« Les jeunes, ils ne sont pas moins concernés », expliquent-elles. « Mais il faut des espaces pour s’exprimer, et surtout des adultes qui prennent le temps d’écouter. »

Elles insistent sur un point essentiel : ce n’est pas seulement aux jeunes de parler, c’est aussi au cadre autour d’eux de rendre cette parole possible, visible, utile.

Sinon, le risque est simple : parler pour rien… et finir par ne plus parler du tout.

S’engager, mais pas seul

La question de l’engagement arrive naturellement dans la discussion. Est-ce que les jeunes peuvent agir sur leur ville ?

La réponse est nuancée. « Tout seul, c’est compliqué », dit l’un d’eux. « Mais à plusieurs, déjà, c’est différent. »

À l’AFEV, cet engagement prend des formes concrètes. Le mentorat, par exemple, permet à des étudiants d’accompagner des plus jeunes, de les aider dans leur parcours scolaire, mais aussi de leur faire découvrir d’autres choses : des lieux, des activités, des possibilités qu’ils n’auraient pas forcément envisagées seuls.

Émilie et Saïda parlent aussi du service civique, qu’elles présentent comme une vraie opportunité pour les jeunes. S’engager pendant plusieurs mois dans une mission, découvrir un domaine, rencontrer du monde, prendre confiance, se sentir utile — pour elles, c’est souvent un déclic.

« Il y a des jeunes qui ne savent pas trop quoi faire, qui doutent, et le service civique, ça peut vraiment ouvrir des portes », expliquent-elles. « Ça permet de tester, de se découvrir, de sortir de son cadre habituel. »

Ce qu’elles décrivent, ce n’est pas un engagement spectaculaire, mais un engagement qui transforme progressivement. Parfois, il suffit d’une expérience, d’une rencontre, pour changer un regard, une trajectoire.

Mais là encore, tout le monde n’y a pas accès. Beaucoup de jeunes ne connaissent pas ces dispositifs, ou ne se sentent pas concernés. L’engagement existe, mais il reste inégalement réparti.

Quand on parle du futur, les réponses deviennent plus personnelles. Certains imaginent partir, pour les études ou le travail. « À Marseille, c’est compliqué pour certaines formations », explique l’un d’eux, en évoquant un manque d’offres ou des parcours difficiles à suivre sur place. D’autres envisagent de partir… puis de revenir. « Marseille, c’est chez moi », dit Joséphine. « Même si je pars, je reviendrai. » Ce qui ressort, c’est un attachement très fort à la ville, presque évident. Ils parlent de la mer, de l’ambiance, des gens, d’une forme de liberté aussi, d’une ville vivante, imprévisible, où il se passe toujours quelque chose.

Mais cet attachement n’efface pas les inquiétudes. Tous évoquent, à un moment ou à un autre, ce qui rend l’avenir incertain : la difficulté à se loger, le coût de la vie qui augmente, les écarts entre les quartiers, et le sentiment que certains endroits changent trop vite — ou pas dans le bon sens. Derrière l’envie de rester, il y a une question plus concrète : est-ce qu’ils pourront vraiment construire leur vie ici ?

Ils se projettent ici, mais avec des doutes sur ce que la ville leur permettra vraiment.

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