Dans les coulisses de la mairie, deux collégiens interrogent un élu

Qui décide de la ville ?

Félix et Melvil plongent dans les coulisses de la mairie de Marseille

À Marseille, qui décide vraiment ? Le maire ? Ses adjoints ? La métropole ?
Et est-ce que les habitants — et les jeunes — peuvent vraiment peser sur les choix ?

Pour y voir plus clair, Félix et Melvil, élèves de 3e, sont allés poser leurs questions à Pierre-Marie Ganozzi, adjoint au maire chargé du bâti scolaire et du Plan Écoles.
Avec une idée simple en tête : comprendre pourquoi, dans une ville comme Marseille, tout semble à la fois possible… et compliqué.



« Le maire est responsable de tout »

Avant l’entretien, Félix et Melvil imaginaient un fonctionnement assez simple : le maire décide, et les choses se font.

Mais dès les premières réponses, ils comprennent que la réalité est bien plus nuancée — entre répartition des rôles, contraintes et décisions partagées.

Félix et Melvil : Concrètement, à quoi sert un maire ?

Pierre-Marie Ganozzi : Un maire sert à faire fonctionner la vie de tous les jours dans une ville. À Marseille, il y a une particularité : c’est une très grande ville.
Il y a une mairie centrale, qui s’occupe des grandes politiques publiques, des grands projets urbains, des équipements importants comme les écoles. Et il y a aussi des mairies de secteur, par arrondissement, qui s’occupent davantage de la proximité : l’animation, certaines actions sociales, la vie locale.

Ce que Félix et Melvil découvrent ici, c’est une organisation à plusieurs niveaux, avec des rôles bien distincts.

« Le maire décide… mais il délègue »

Félix et Melvil : Quelle est la différence entre le maire et ses adjoints ?

Pierre-Marie Ganozzi : Le maire est responsable de tout ce qui se passe dans la ville. Mais il ne peut pas tout gérer seul, donc il délègue une partie de ses pouvoirs à ses adjoints. Chaque adjoint a un domaine précis. Moi, par exemple, je m’occupe du bâti scolaire et du Plan Écoles : donc la construction et la rénovation des écoles. Il y a aussi des adjoints à l’urbanisme, à la santé, à la police municipale, aux relations internationales…

Il ajoute, presque en souriant : « Le maire, lui, il travaille tout le temps. Nous, les adjoints, on a des domaines plus ciblés. »

Autrement dit : la décision finale est centralisée, mais sa préparation est collective.

Dans les coulisses : un travail très concret

Félix et Melvil veulent comprendre ce que cela signifie, au quotidien.

Félix et Melvil : Vous faites quoi dans une journée ?

Pierre-Marie Ganozzi : Je commence par lire mes mails : ceux des services de la Ville, des parents d’élèves, des directeurs d’école. Ça me prend une heure, parfois plus. Ensuite, j’ai des réunions tous les jours. Je pilote celles du Plan Écoles, mais aussi des réunions sur des sujets très concrets : la sécurité, les travaux, la présence d’amiante…
Et puis je vais sur le terrain. Je visite des écoles, je rencontre les enseignants, les parents, les équipes. Une visite dure environ deux heures.

Il prend un exemple récent.

Des parents d’élèves s’inquiètent pour l’état de leur école.
Il se déplace avec les services, observe la situation, et propose un calendrier de travaux.

Pierre-Marie Ganozzi : On peut faire des petits travaux rapidement, mais les gros travaux doivent être programmés. Les budgets sont votés de janvier à janvier, donc on ne peut pas tout modifier en cours d’année.

Ce que les élèves comprennent ici : la décision publique est liée à des règles budgétaires strictes, qui limitent la réactivité.



Décider, c’est arbitrer

Félix et Melvil : Une décision à la mairie, ça se prend comment ?

Pierre-Marie Ganozzi : Le dernier mot revient au maire. Mais avant d’en arriver là, on consulte beaucoup : les services de la Ville, l’Éducation nationale, parfois l’État, et aussi les habitants. Il insiste sur un point : chercher un consensus.

Mais il reconnaît aussi que ce n’est pas toujours possible. Il donne un exemple concret : la construction d’une nouvelle école.

Pierre-Marie Ganozzi : On doit choisir où la construire. Est-ce qu’on la met au cœur d’un quartier populaire ? Ou à côté, pour favoriser la mixité sociale ? Ce sont des décisions complexes, parce qu’on engage entre 15 et 20 millions d’euros. Donc on doit réfléchir longtemps.

Ici, Félix et Melvil touchent quelque chose d’essentiel : une décision n’est pas seulement technique — elle est aussi sociale et politique.

La métropole : le point de confusion majeur

C’est sans doute à ce moment-là que Félix et Melvil comprennent vraiment ce qui complique Marseille. Car beaucoup de sujets qui fâchent les habitants ne dépendent pas directement de la mairie.

Félix et Melvil : Est-ce que vous pouvez expliquer rapidement le rapport mairie / métropole ?

Pierre-Marie Ganozzi : À Marseille, un des problèmes, c’est que la métropole a des compétences qui concernent la vie quotidienne des habitants. Par exemple la propreté, le ramassage des poubelles, la voirie, les transports… tout ça, ce n’est pas la Ville de Marseille qui le fait, c’est la métropole.

Il évoque aussi un point politique : selon les périodes, la Ville et la Métropole ne sont pas dirigées par les mêmes équipes, ce qui peut compliquer la coopération.

Félix et Melvil : Et pour la métropole, comment ça se passe au moment des élections ?

Pierre-Marie Ganozzi : Les Marseillais élisent directement leur maire. Mais pour la métropole, c’est un scrutin indirect : ce sont les conseillers municipaux des 92 communes qui votent ensuite pour la présidence de la métropole.

Les jeunes peuvent-ils vraiment influencer les décisions ?

Sur ce point, Félix et Melvil posent la question frontalement.

Félix et Melvil : Est-ce que les jeunes peuvent vraiment influencer une décision municipale ?

Pierre-Marie Ganozzi : Bien sûr. Il y a le Conseil des enfants et le Conseil des jeunes. Ils viennent régulièrement ici, ils s’assoient au conseil municipal, ils discutent, ils font des propositions.

Mais en creusant, une limite apparaît.Ces instances concernent surtout les enfants (plutôt en primaire) ou les jeunes adultes. Entre les deux, les collégiens — comme Félix et Melvil — restent dans un angle mort.

Plus loin dans l’entretien, l’adjoint nuance lui-même la portée de cette participation.

Félix et Melvil : Est-ce que les élus écoutent vraiment les jeunes ou alors c’est juste symbolique ?

Pierre-Marie Ganozzi : On écoute vraiment les jeunes. Mais ce n’est pas parce qu’on les écoute qu’on fait forcément ce qu’ils demandent. C’est un peu comme avec vos parents. Parfois, les idées sont formidables, mais impossibles à réaliser.

L’exemple d’une cour avec piscine et tyrolienne fait sourire. Celui de l’abri de jardin finalement construit dans une école montre, lui, que certaines demandes aboutissent réellement.

Ce qui se dessine, c’est une participation réelle… mais cadrée. Les jeunes peuvent proposer, parfois influencer, mais ils ne décident pas. Leur parole peut parfois infléchir des choix.

Une ville juste ?

Dans ce numéro “Demain ma ville”, les élèves ont exploré cette question à travers une série de quatre podcasts : qu’est-ce qu’une ville juste ?
Au fil des épisodes, en parlant de logement, d’alimentation, de pollution ou de place des jeunes, une même idée revient : une ville ne se vit pas de la même manière selon l’endroit où l’on habite.

C’est cette question que Félix et Melvil reprennent ici, en la posant directement à un élu.

Félix et Melvil : Pour vous, c’est quoi une ville juste ?

Pierre-Marie Ganozzi : Une ville juste, ce n’est pas Marseille aujourd’hui. Marseille est une ville où il y a une très forte séparation entre les quartiers. On parle beaucoup des quartiers nord et des quartiers sud. Nous, ce qu’on veut faire avec le maire, c’est recoudre la ville.

Dans sa réponse, une direction se dessine clairement.

Pour lui, rendre la ville plus juste passe par la rénovation des écoles, en priorité dans les quartiers les plus en difficulté, par le renforcement des services publics, par la création d’événements et de lieux ouverts à tous, mais aussi par une ville plus continue, où les habitants peuvent davantage se croiser et se rencontrer.

Autrement dit, une ville plus juste passerait d’abord par des équipements, des services et des espaces partagés mieux répartis.

Cette vision est cohérente, et elle rejoint en partie les constats faits par les élèves dans leurs podcasts.Mais elle ouvre aussi d’autres questions.

Est-ce que ces leviers suffisent à réduire des inégalités aussi anciennes et marquées que celles de Marseille ? Et à quel moment ces transformations deviennent-elles réellement visibles pour les habitants ?

Félix et Melvil poursuivent.

Félix et Melvil : Dans combien de temps Marseille pourrait vraiment être une ville plus juste ?

Pierre-Marie Ganozzi : Je pense qu’à la fin du prochain mandat, donc dans six ans, on verra les premiers résultats.

Reste une incertitude : entre les intentions affichées et les effets concrets sur le terrain, l’écart peut être long à combler.



Marseille 2040 : ville intelligente… ou ville pilotée par les données ?

L’entretien se projette ensuite vers le futur.

Félix et Melvil : Est-ce que Marseille va devenir une “ville intelligente” avec plus de technologie et d’IA ?

Pierre-Marie Ganozzi : C’est déjà un peu le cas. Il y a le quartier Smartseille, vers les Puces, avec des bâtiments pensés différemment sur le plan énergétique. Et puis les marins-pompiers utilisent déjà l’IA avec des drones, sur les plages ou pour repérer plus vite les départs de feu.

On n’est plus dans l’anticipation : ces usages existent déjà.

Mais dès qu’il est question de remplacer la décision humaine, la réponse devient beaucoup plus nette.

Pierre-Marie Ganozzi : Non. Une IA peut faire tourner des algorithmes et dire où il faudrait construire une école. Mais elle ne peut pas sentir les choses. Elle ne peut pas entendre ce que veulent les habitants, ni comprendre ce qu’un quartier attend vraiment.

Son argument repose sur une idée simple : décider ne relève pas seulement des données, mais aussi de la présence, de la concertation, et parfois du conflit.

On pourrait pourtant imaginer qu’une IA aide à mieux répartir les ressources ou à anticiper les besoins.
Mais l’entretien rappelle une limite essentielle :  une ville ne se gouverne pas uniquement à coups d’algorithmes.

Habiter autrement : école, logement, orientation des bâtiments

La discussion s’élargit ensuite à une autre question : comment construire et habiter la ville aujourd’hui ?

Félix et Melvil : Est-ce que la mairie encourage les projets d’habitat plus solidaires ou écologiques ?

Pierre-Marie Ganozzi : Oui. Dans nos appels à projets, on cherche des labels les plus vertueux possible, notamment le label BDM (Bâtiments Durables Méditerranéens), un label environnemental adapté au climat méditerranéen.
On veut aussi que les nouveaux bâtiments répondent mieux au réchauffement climatique, qu’ils soient pensés en fonction du vent, de l’orientation au soleil, de la circulation de l’air.

Derrière ces principes, des choix très concrets.

À Marseille, construire, ce n’est pas seulement bâtir des logements, c’est aussi composer avec le climat :éviter les façades trop exposées au soleil, permettre à l’air de circuler, limiter les effets de chaleur.

Pierre-Marie Ganozzi évoque aussi une autre dimension, plus sociale.

La Ville cherche à mieux accompagner les locataires face aux bailleurs, notamment à travers un projet de « police du logement », chargée de faire remonter les problèmes et d’imposer des travaux si nécessaire.

Ici, une même idée revient : la façon dont on construit influence directement la manière dont on vit.

Ce qui le rend fier, ce qui le frustre

À la fin de l’entretien, le ton change. On quitte les questions techniques pour quelque chose de plus personnel.

Félix et Melvil : Qu’est-ce qui vous rend fier de votre action ?

Pierre-Marie Ganozzi : Le sourire des enfants lors des inaugurations d’école. Parce que pour arriver à une inauguration, il y a quatre ans de travail, de discussions, parfois d’engueulades. Et quand l’école ouvre, tout ça est oublié.

Félix et Melvil : Et qu’est-ce qui vous frustre ?

Pierre-Marie Ganozzi : L’incompréhension de certaines personnes sur ce qu’on est en train de faire. Parce qu’on investit énormément, mais parfois un problème ponctuel efface tout le reste dans le regard du public.

Dans ces deux réponses, un écart apparaît.

D’un côté, un travail long, étalé sur plusieurs années, avec ses étapes, ses tensions, ses contraintes.
De l’autre, une perception immédiate, liée à ce que les habitants vivent au quotidien.

Entre ces deux temporalités, le décalage est inévitable.
Et c’est peut-être là que se joue une partie de la difficulté à faire ville ensemble.

Ce que Félix et Melvil retiennent

En sortant de cet entretien, Félix et Melvil n’ont pas reçu un mode d’emploi simple de la ville. Ils ont découvert quelque chose de plus intéressant : un système de décisions imbriquées, parfois cohérent, parfois conflictuel, où les responsabilités se croisent sans toujours se clarifier.

Ils comprennent que le maire ne décide pas seul, que la Métropole pèse fortement sur la vie quotidienne, et que les habitants comme les jeunes peuvent intervenir — mais pas toujours de la même manière, ni avec le même poids.
Ils voient aussi que l’école occupe une place centrale dans la vision défendue par Pierre-Marie Ganozzi, et que la ville de demain se joue à la fois dans des projets très concrets, comme une cour d’école végétalisée, et dans des évolutions plus larges, liées aux technologies ou aux grands aménagements.

Et peut-être surtout une chose : mieux comprendre qui décide ne résout pas les problèmes de Marseille, mais permet au moins de ne pas se tromper complètement de cible.





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